J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 19 janvier 2018

Tessons/2




de l'autre côté de la fenêtre
l' envie d'un jour d'hiver
quelques pépites de ciels
aux voix paisibles
me creusent en désir
j'erre un peu en apnée
pourquoi n'irai-je jamais plus loin que le seuil

mercredi 17 janvier 2018

Tessons /1


penser en mode écrit

à grands coups de rames

franchir des portes

à chaque instant la lumière

                                       abritée à l’intérieur de l’ombre

remonter l'oubli à
 
l'instant  du silence qui respire
 



samedi 13 janvier 2018

Hodie, arc-en-ciel


sur la toile d'un jour sans importance, un jour qui se serait effrité entre les doigts sans un peu de désir, il y a un bref instant où le regard s'arrête et se perd dans l'étroite lumière d'un jardin suspendu. une virgule irisée qui ponctue le ciel, un fruit éphémère qui s’éprend d’un ciel, s’alanguit avant de s’éteindre sans qu’on ne le sache, un simple dessin d’enfant joyeux. rester droit dans cette accalmie immobile, dans la brièveté de l’instant qui prend toute la place dans ce jour , faire face et rêver à l’accomplissement d’une métamorphose debout contre le vent.

jeudi 11 janvier 2018

Une très légère oscillation



Je crois à la mémoire des pierres. Elles absorbent l'écho des conversations, des pensées. Elles incorporent l'odeur des hommes. Les pierres sauvages des grottes et les pierres sages des églises rayonnent d'une force mantique. On est toujours saisi quand on pénètre sous une voûte de pierre qui a abrité les hommes.

Sylvain Tesson "Une très légère oscillation Journal 2014-2017 ( Equateurs 2017)

dimanche 7 janvier 2018

avancer

on oublie

les jours de désarroi

on glisse 

sur les silences

                               la verticale se ressaisit 
 
on amarre les ailes de lumière
 
au carrefour de l'impensable

on sort et 

recommence

  Cette rubrique Détourtweets comme une deuxième vie pour des messages récoltés çà et là... (merci au compte tweeter de Brigetoun !)

dimanche 31 décembre 2017

Bleu...2018


Bleu
 
Comme une brume de beau temps qui se lèverait, qui effacerait les aspérités du paysage. Et le regard, un instant, peut voler dans cet espace. Il dessine cette demeure.
Tout ce qui était perdu, que l'on disait distance, tous ces lointains ne forment plus qu'une poudre bleue, diluée dans le bleu.
La preuve est là, dans cette grande douceur. Un acte désespéré pour nous approcher. Sans image vraiment: simplement  parce que quelque chose s'inscrit, s'efface, pour nous montrer que les plus hauts degrés sont possibles. Qu'il est possible à ce corps de les gravir.
Tu pourrais naître dans ce bleu. 

Pierre-Albert Jourdan "Le bonjour et l'adieu"

samedi 23 décembre 2017

Carnets du grand chemin


Ce qui me surprit le plus, quand je traversai les Causses pour la première fois, ce fut la pâleur du sol dans les lointains tremblés de soleil du plateau: tous les tons exténués que tirent d'un caban de berger, après dix années, les morsures de la canicule succédant au lessivage des pluies d'hiver, s'étalent ici à perte de vue: gris fumés, ocres rôtis, rouille délavée, blanc cassé des espaces qui montrent la corde. C'est là que pour la première fois - gravies les sombres pentes boisées qui donnent accès de Mende au Causse de Sauveterre - j'ai eu la révélation du Midi sans couleur.
Brume de chaleur blanche, à midi, sur Montpellier-le-Vieux - sa garrouille sans ombre agrippée partout aux fissures des piliers, des courtines, des tours grisâtres - pareil aux pinacles de grès, dans la jungle, d'une ville du Deccan mort de soif. Au-delà de ses échauguettes et de ses clochetons silhouettés sur le vide, on apercevait la gorge creuse de la Dourbie tout emplie d'un brouillard bleuâtre de beau temps. Les dernières voitures, aiguillonnées par le restaurant lointain, quittaient le parking de la ville fantôme, spacieux et inhabité comme ceux qui s'étendent aux portes des stades américains de base-ball. Maintenant que l'homme avait fini de traîner en s'épongeant le front par ses raidillons ébouleux, on eût dit que l'énorme ruine de théâtre, sous la douche torride du soleil, tendait l'oreille dans le silence pour surprendre quelque part, au creux de ses ravines brûlées, un froissement de source dans l'herbe, l'égouttement d'une voûte de caverne, le tintement résurrecteur de l'eau.

Julien Gracq

vendredi 22 décembre 2017

Les eaux étroites


Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul - le voyage sans idée de retour - ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ? La sécurité inaltérée du retour n’est pas garantie à qui se risque au milieu des champs de force que la Terre garde, pour chacun de nous, singulièrement, sous tension ; plus que par le « baiser des planètes », cher à Goethe, il y a lieu de croire que la ligne de notre vie en est confusément éclairée. Parfois on dirait qu’une grille en nous, plus ancienne que nous, mais lacunaire et comme trouée, déchiffre au hasard de ces promenades inspirées les lignes de force qui seront celles d’épisodes de notre vie encore à vivre.

Julien Gracq 

jeudi 21 décembre 2017

La forme d'une ville


Nantes fut d'abord pour moi, et pendant longtemps, aux vacances d'été, une simple étape sur le chemin de la mer. Le train, qui traversait alors le cœur de la ville en longeant le bord d'un bras de la Loire, à la vitesse à peu près d'un train de péniches, en s'arrêtant aux gares de Nantes-Orléans, de la Bourse et de Chantenay, s'il rendait la circulation malaisée, donnait en revanche au curieux, attiré à la fenêtre de son wagon par le vacarme de la rue et du quai, une impression d'intimité peu commune : ici la ville, dont le chemin de fer ne donne à voir d'habitude que les terrains vagues, les dépôts de mâchefer, les arrière-cours d'immeubles avec leurs poubelles et leurs outils de jardin, s'ouvrait en deux brusquement devant le voyageur, surpris de couper par le milieu une fourmilière tranchée par la bêche, une circulation bourdonnante qui coagulait le long de la voie en caillots instantanés à chaque passage à niveau. (...)

Cette progression, cette procession paresseuse du convoi par le beau milieu d'une grande ville, dans le carillon des passages à niveau, les coups de timbre précipités des tramways, le concert des trompes et des klaxons, m'éveillait à un sentiment de vie furieuse et innombrable, de hâte et d'allégresse endiablée, que je rencontrais là pour la première fois. La grande surprise d'une enfance campagnarde mise en présence de la ville n'est pas tant la nouveauté matérielle, l'échelle inattendue des bâtiments et des rues, le foisonnement des objets insolites, que le sentiment véhément et tout neuf d'une pression humaine jusque là jamais ressentie, au milieu de laquelle on se sent brusquement immergé, et que le pouls ralenti d'Angers n'avait pu me communiquer encore d'aucune manière. Moment assez grave, où la vie monte à la tête comme un vin corsé, et dont l'enfance de la ville ne connaît pas le déclic, aussi décisif, aussi troublant presque à sa manière qu'une première puberté. Les rythmes naturels, protecteurs, berceurs, et presque naturellement porteurs, cèdent tout d'un coup de toutes parts à l'irruption de l'effréné, au pressentiment de la jungle humaine. Ambivalence à laquelle Nantes m'a éveillé, que le souvenir de Menin souligne, et dont j'essaierais inutilement de me libérer : je suis resté, vaille que vaille, face à toutes les manifestations de foule, l'enfant collé à la vitre du wagon, qui regarde monter jusqu'à lui, interdit, l'agitation furieuse d'une grande ville coupée en deux comme un ver .

mercredi 20 décembre 2017

Lettrines 2


Marines 
À Sion, dans le petit appartement haut perché au-dessus de la mer qui me rappelle le retour de New York sur France, et que j’ai envie d’appeler le paquebot. Quand on pousse la porte, devant soi, par toutes les baies on ne voit que l’eau et les vagues; c’est en avançant jusqu’au balcon seulement, à marée haute, qu’on découvre à ses pieds une étroite lisière de terre qui plonge vers l’eau en falaise courte. Devant soi, on a l’île d’Yeu, qu’on aperçoit à l’horizon par temps très clair, un jour sur trois. À droite, la longue plage et les falaises habitées lointaines de Saint-Jean de Monts.....

Julien Gracq 

mardi 19 décembre 2017

Lettrines


Les écrivains qui, dans la description, sont myopes, et ceux qui sont presbytes. Ceux-là chez qui même les menus objets de premier plan viennent avec une netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre d'un coquillage, du grain d'une étoffe, mais tout lointain est absent — et ceux qui ne savent saisir que les grands mouvements d'un paysage, déchiffrer que la face de la terre quand elle se dénude. Parmi les premiers: Huysmans, Breton, Proust, Colette. Parmi les seconds: Chateaubriand, Tolstoï, Claudel. Rares sont les écrivains qui témoignent, la plume à la main, d'une vue tout à fait normale.

Julien Gracq

lundi 18 décembre 2017

Un balcon en forêt


Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis, à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la gorge s’était approfondie entre ses deux rideaux de forêt, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide ; on eût dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre ; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise. ....

Julien Gracq 


dimanche 17 décembre 2017

Le rivage des Syrtes


La pièce ne paraissait pas exactement sombre, mais le jour, tombant des vitraux presque dépolis par les bouillons nombreux qui bossuaient leurs verres, y conservait une qualité incertaine et comme perpétuellement déclinante ; sa pénombre, à toute heure du jour, semblait dissoudre une tristesse stagnante de crépuscule. Elle était sommairement meublée de tables de travail en chêne poli ; contre les murs nus, des placards de bois sombre contenaient des livres — presque tous de lourds in-folios aux reliures ternies — et des instruments de navigation d’un modèle ancien. Sur le mur du fond de la salle, à mi-hauteur de la voûte, s’appliquait une galerie étroite et légèrement construite qui courait le long d’une autre rangée de placards grillagés. Les murs nus, les mappemondes, l’odeur de poussière, l’aspect de polissure et de long frottement des tables usées inégalement comme une paume, faisaient songer à une salle de classe, mais que l’épaisseur des murailles, le silence de cloître, et le jour douteux, eussent confinée dans l’étude de quelque discipline singulière et oubliée. 
(...)
Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d’embuscade. Un craquement de la boiserie parfois me faisait lever les yeux, mal à l’aise, fouillant l’ombre comme un avare qui visite de nuit son trésor et sent sous sa main le grouillement et l’éclat faible des gemmes dans l’obscurité, comme si j’avais guetté malgré moi, dans le silence de cloître, quelque chose de mystérieusement éveillé. La tête vide, je sentais l’obscurité autour de moi filtrer dans la pièce, la plomber de cette pesanteur consentante d’une tête qui chavire dans le sommeil et d’un navire qui s’enfonce ; je sombrais avec elle, debout, comme une épave gorgée du silence des eaux profondes.





samedi 16 décembre 2017

Liberté grande

             
                                         Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.
Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Julien Gracq