J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 16 décembre 2017

Liberté grande

             
                                         Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.
Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Julien Gracq

vendredi 15 décembre 2017

Un beau ténébreux


J’évoque, dans ces journées glissantes, fuyantes, de l’arrière-automne, avec une prédilection particulière les avenues de cette petite plage, dans le déclin de la saison soudain singulièrement envahies par le silence. Elle vit à peine, cette auberge du désœuvrement migrateur, où le flux des femmes en robe claire et d’enfants soudain conquérants avec les marées d’équinoxe va fuir et soudain découvrir comme les brisants marins de septembre ces grottes de brique et de béton, ces stalactites de rocaille, ces puériles et attirantes architectures, ces parterres trop secourus que le vent de mer va ravager comme des anémones à sec, et tout ce qui, d’être soudain laissé à son vacant tête-à-tête avec la mer, faute de frivolités trop rassurantes, va reprendre invinciblement son rang plus relevé de fantôme en plein jour. Sur le front de mer les terrasses vitrées, mortes, leurs ferronneries mangées de lèpres salines, angoissent comme des bijouteries mises au pillage, – le bleu usé, lessivé, des volets clos sur de fenêtres aveugles recule soudain incroyablement dans le temps le reflux de vie responsable de cette décrépitude. Pourtant, sous le soleil aigrelet d’une matinée d’octobre, des bruits naissent, se décrochent bizarrement du silence comme du rêve le geste solennel d’un dormeur – la barrière blanche d’une clôture de bois craque, une sonnette se répercute longuement d’un bout à l’autre de la rue avide. Je rêve. Qui s’annonce ici avec une telle solennité ? Il n’y a personne ici. Il n’y a plus personne.
Julien Gracq         
                                                                          

jeudi 14 décembre 2017

Au château d'Argol

Dans quelques jours cela fera dix ans que Julien Gracq nous a quittés. Actuellement, je relis beaucoup de ses textes  et j'ai eu envie de partager ici cette prose. Il y aura donc dix textes lus dans les jours qui viennent.  

Quoique la campagne fût chaude encore de tout le soleil de l'après-midi, Albert s'engagea sur la longue route qui conduisait à Argol. Il s'abrita à l'ombre déjà grandie des aubépines et se mit en chemin.
Il voulait se donner une heure encore pour savourer l'angoisse du hasard. Il avait acheté un mois plus tôt le manoir d'Argol, ses bois, ses champs, ses dépendances, sans le visiter, sur les recommandations enthousiastes — mystérieuses plutôt — Albert se rappelait cet accent insolite, guttural de la voix qui l'avait décidé — d'un ami très cher, mais, un peu plus qu'il n'est convenable, amateur de Balzac, d'histoires de la Chouannerie et aussi de romans noirs. Et, sans plus délibérer, il avait signé ce recours en grâce insensé à la chance. 
Julien Gracq

mardi 28 novembre 2017

La Géographie absente




L'enfance de nos mères
est une terre sans aveu

nous y marchons pieds nus.



Empesés , silencieux

nous entrons
dans la géographie absente. 



Doigts écartés sous le sable
nous avons tendu
nos paumes ouvertes
puis refermé les doigts
jouant aux osselets
des paroles perdues.

Jeanne Benameur "La Géographie absente" ( Editions Bruno Doucey 2017)

vendredi 24 novembre 2017

Hodie, vertige


les dessins laissés par la lumière , sabliers d'un instant à l'ombre de la sagesse, désireux d'entrer dans le corps de la terre, puis oubliés et enfouis après avoir éclaboussé notre regard. fuite de l'image comme une énigme sans solution ,  paysage fantôme avec cette tache bleue où tout semble renaître, spasme de création , ébauche de poème ou d’un paradis perdu. ce sont ces ombres qui poussent devant nous le silence, on retient son souffle comme on tient la main d’un enfant, et il reste cette langue de sable à crisser entre les doigts, une langue d’étoiles: vertige.

lundi 20 novembre 2017

Hodie, esquisse



gravure en taille-douce d'un éphémère regard, on repousse les ombres dans la marge, on laisse l'eau laver et délaver ce qui surgit en mémoire . carré d'encre où se noient les plis de ce qui était , on laisse la crue du passé se passer, on attend que cela cesse et on reste face à l'esquisse de l'effacement. avec douceur, les mots cherchent à pénétrer ce qui commence, entre noir et blanc, ombre et lumière, ils caressent la surface, se glissent dans les tailles, et se laissent lécher par la pointe du crayon qui, d’une écorchure, grave quelques douces images.

mercredi 15 novembre 2017

Hodie , lumière


la lumière s'arrondit, s'accroche à la rivière, articule une vision dont l'œil n'est pas maître, et semble montrer du doigt l’épaisseur de l’eau : le jour s'allège aux marges de l'étrange.  effleurer l'imaginaire est une manière d'être au monde, de faire mouvoir les ombres, de révéler un univers qui te traverse en un instant suspendu, de sentir le sang bruisser dans ta nuque et l’air trembler entre tes doigts. les mots se cherchent, s’approchent de quelque chose qu’ils ne connaissent pas, hésitent encore à nommer, mais te laissent une odeur d’encre irisant lentement tes songes, à ne pas oublier .

lundi 6 novembre 2017

ce qui naît

fermer les yeux 
 
laisser le monde faire 
 
la rivière s’éloigne
 
le mistral parle d’un chant perdu 
 
celui de l'horizon là-bas 
 
large voile offerte

le poème jaillit 

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mercredi 1 novembre 2017

Eglogues


p 26:
Ce que je cherche n'est pas un lieu
mais un point de départ.
De la maturité du nuage
j'espère l'éclair,
de la pauvreté d'un mot
le surcroît.
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p:42
En sens inverse, dans ces chemins, je me suis croisé.
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p:47
Le vent souffle jusqu'à ce qu'il ne soit plus que ce mot que mes mains tordent afin d'en saisir la fraîcheur inespérée.
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p:50
Du puits le plus profond, le peu que je remonte a d'ores et déjà étanché la corde.
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p: 56
Le surcroît: ce rien à ce rien contigu — un nid vide sous les combles. 
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p 57:
Ici et là       à tenir registre de ce qui poigne  — rompu...
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p: 67
Je ne suis pas venu pour revenir, ce qui est perdu dans la perte je le retrouve.
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p 75
Ciel qui m'arrête, ce soir, au bord d'une phrase qui s'allonge comme s'allongent les ombres d'une lessive de vêtements inhumains.
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p 78
Ce centimètre carré de page — labouré ... c'est à la mesure de mes forces la révélation d'une imposture. 
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p 138
Ta résolution, ton énigmatique résolution... ne pas sortir, ne pas entrer, reprendre jour après jour ta place sur cette ligne d'horizon sans remettre en cause la banalité de la porte ouverte ou fermée. 

Philippe Denis "Eglogues" ( Mercure de France 1988)

dimanche 29 octobre 2017

10 ans

 Le 29 octobre 2007 , j'ai posé mon premier texte sur ce blog ( ci-dessous). 10 ans plus tard , je constate que 1526 textes ont été publiés et que j'ai toujours autant de plaisir à partager ce que j'écris, mes photos, ainsi que mes coups de cœur de lectrice. N'aimant pas les chiffres, je n'en donnerai pas davantage! J'ai quelques lecteurs fidèles ou occasionnels et je les remercie avec effusion de prendre le temps de lire et de déposer parfois un commentaire ou leur propres mots en écho: l'élan pour poursuivre se tient aussi dans cet échange.
Quelques mots de Pierre Cendors issus de " L'invisible dehors" disent aussi un peu de ce qui irrigue mes mots:
J'aime marcher avant d'écrire.
Le silence d'un paysage secrète une parole propice à la respiration de l'être.
Les fragments qui composent ce livre sont nés ainsi: dans le double mouvement divaguant d'un voyage et d'une quête concrète de vision poétique. De même que l'absence est prégnance, les blancs liants entre eux chaque paragraphe, signifient autant que l'encre imprimée.
Et juste avant dans ce même livre: Dans tout voyage, il importe, au passage, de saluer les ombres. Cela relie à l'exergue de ce blog Jardin d'ombres , d'André du Bouchet:  
J'avance, avec de l'ombre sur les épaules .


lumineuse obscurité
où sont enracinés les mots
ce dedans
d'où surgit une parole
de ténèbre

en suspens
sur la page
l'ombre
bienveillante inépuisable
qui précède
et délivre les mots
du silence

aux aguets
ils franchissent le seuil
et l'horizon
s'échappe


(La photo est celle d'un fragment de tableau de Héri. )

mercredi 25 octobre 2017

Sauf riverains

Les petis causses viennent de se répandre au fond des vallées de la ruffe. Une fois le relief inversé, ils se présenteront comme des paliers, des marches de basalte entre la future vallée, bientôt creusée, et les vastes plateaux, les grands causses. Nommés Toucou, Auverne, ils se dresseront au premier plan de ma carte personnelle, sans cesse pliée et dépliée, formant une étape géologique entre ma famille paternelle, celle du bas, et ma famille maternelle, celle du haut. Depuis mon point de vue étriqué et romanesque, ma courte généalogie, ils fossiliseront des aires de jeux et de rêveries à ciel ouvert et immense sur mon enfance. Ces hauteurs intermédiaires, par ce livre renversées comme boules de neige artificielle sur ma mémoire, des boules de souvenirs engourdis, sans cesse secouées pour l'écrire, dépasseront néanmoins de loin, et depuis longtemps, ce roman et ma petite vie.

Emmanuelle Pagano "Sauf riverains Trilogie des rives II" ( POL 2017)

voir aussi le blog de l'atelier d'écriture" à la brise de" où se trouve un autre extrait.

lundi 23 octobre 2017

dans le vide d'un regard

lèvres de café 
 
lèvres humides et chaudes

                         en même temps le soleil passe

                         au nœud coulant de l’au-delà 
 
un air de tristesse

tremble encore en moi 

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jeudi 19 octobre 2017

Hodie, géographie


dans la rivière une géographie du poème avec des horizontales pour apaiser, des verticales pour l'équilibre, un cran de bleu des taches de rouge abreuvant le vert de l'infini: le canevas d'un simple jour d'automne où tout semble sourire. on se cache mutin derrière le paravent de feuilles pour guetter le héron blanc qui, royal, s'envole au travers de cette lumière rousse, et s’éloigne serein . les yeux lestés d'amples ailes, aller libre au gré du pas sans crainte et sans hâte, avec le souffle profond qui irradie tout le corps, on pourrait marcher sans fin et encore plus loin.

mardi 17 octobre 2017

Hodie, ce qui n'est pas visible



secourir ce qui n'est pas visible , ce qui se garde à l'abri, ce qui échappe ou se retire dans l'obscur, ce qui se tapit dans le silence, ce qui frissonne dans une goutte d'eau, ce qui usé dans la mémoire frémit, ce qui entre les doigts s’est effiloché, ce qui du flou s’arabesque, ce qui a fait chanter le monde avec Orphée. et même si tout ange est terrifiant, comme il est salutaire de percevoir un brin d’éternité à l’aplomb d’un trois fois rien, et d’entendre dans l’au-delà des mots ce qui brille comme en un rai de lumière. 

Pascal Quignard
Rainer Maria Rilke 
(texte écrit après avoir lu un article sur le blog de Nema Revi Sentiers de neige)

vendredi 13 octobre 2017

Hodie, écorce



écorce palimpseste où se lisent les fragments tissés de la mémoire, les bégaiements des jours enfuis ou jetés avec les morceaux d’ardoise brisée . déchiffrer l'arc-en-ciel des connivences, lire dans l'aura de l'écorce, suivre le fil retors de la phrase qui n'en finit pas de s'enrouler sur elle-même, cerner le motif et laisser libre cours au courant d'air, s'accorder au tempo de la voix qui murmure. il reste à décoder les présages inscrits, caresser le relief des caractères de cette langue qui hausse l’esprit vers l’étonnement, mots cailloux que l’on serre entre ses doigts lorsque la faim du monde tenaille.