J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 21 septembre 2017

souvenirs des voix

ils reposent sages
 
au milieu de la voix 
 
savourer les embruns 
 
renifler les écorces 

mettre au monde le sac d’air

 
confier au vent 
 
les langues de partage

mardi 19 septembre 2017

scala céleste

 

Assise sur la margelle d’un puits, dans le jardin de cette maison qui pourrait être la sienne, elle découvre et regarde avec étonnement ce qui s’élève là devant ses yeux : dans le brouillard dense calfeutrant la vallée, quelque chose brille par intermittence, prend de l’ampleur, s’épanouit vers un infini qu’on sait bien ne pas pouvoir atteindre, mais tend vers, malgré tout, ce ciel inaccessible. On dirait un voilier voguant sur un tapis d’herbe drue, arborant fièrement une sorte de légèreté en dépit de sa pesanteur métallique, de ses grosses roues récupérées sur d’anciens chars qui se sont usées sur les chemins caillouteux du village, de ses mâts de fer brillant de mille petits bouts de verre , les revêtant d’un habit de scène. Presque au centre de ce vaisseau se hausse ce qui pourrait se nommer échelle, à la verticalité troublante puisque ne semblant pas avoir d’extrémité dans ce brouillard où s’infiltrent quelques lueurs rendant encore plus énigmatique ce qui se hisse ainsi à l’assaut d’une croissance arborescente , mais qui prend le nom de scala céleste dans la bouche de son créateur : à fixer la scala avec le regard qu’ont les enfants, on se trouve pris de cette sorte d’ ahurissement qui brouille les idées, ôte toute pensée cohérente, et laisse enfin l’esprit se perdre dans un monde foisonnant de légendes ou récits qui le font s’embarquer dans des sphères où l’on ne peut progresser que dans un état second, proche de la stupeur. Quiconque découvre , au hasard d’une promenade, cette étrange sculpture, ne peut que s’arrêter, prendre le temps de la contemplation, et laisser voguer ses pensées dans un au-delà de l’ici et maintenant. Cette scala céleste n’a d’autre raison d’être que de conduire au songe éveillé, passant outre les barrières terrestres, liberté étant laissée à chacun d’ emprunter la verticalité de ses barreaux, non en chair et en os mais par l’esprit, et ainsi rejoindre ses rêves les plus fous, accompagné et protégé par les petites gouttes de verre qui tintent en se balançant sur les filins tendus pour maintenir la rectitude et la stabilité de l’ouvrage. A l’avant ou à l’arrière, on ne sait pas trop, de la sculpture géante, un siège métallique, comme il s’en trouvait autrefois sur les machines agricoles de type faucheuse , incitant à venir conduire cette machine de l’imaginaire. Cette scala céleste, lorsqu’on accepte le pacte qu’elle propose, à savoir de se débarrasser de la gangue des pensées vert de gris, d’une rationalité de rouille et de plomb qui nous encombrent au jour le jour, fait grimper , barreau après barreau, à la mesure de son imaginaire, vers ce visage d’un monde presque oublié, un ailleurs , celui de l’enfance retrouvée.


(Texte faisant partie du recueil "On ne pense pas assez aux escaliers" fruit d'un atelier d'écriture en ligne animé par François Bon et paru récemment chez Tiers livre éditeur)

La photo est de Jean-Claude Borowiak créateur de la scala céleste qui a inspiré ce texte.

samedi 16 septembre 2017

La nature exposée



J'habite près de la frontière, au pied de montagnes que je connais par cœur. Je les ai apprises en chercheur de minéraux et de fossiles puis en alpiniste. Le commerce de ce que je trouve et de petites sculptures en pierre et en bois me procure un gain aléatoire.
Je grave des noms pour les amoureux endurcis qui les préfèrent sur des branches et des cailloux plutôt que sur des tatouages. Ils durent plus longtemps sans pâlir. Je cherche des racines sèches, des pierres qui ressemblent à des lettres de l'alphabet. Faciles à dénicher celles en forme de cœur, en remontant le lit des torrents à sec. Les autres formes plus irrégulières je les trouve dans les pierriers, où s'entassent les débris des parois. Dans la nature, il existe des abécédaires.

Erri De Luca " La nature exposée" ( Gallimard 2017)

mercredi 13 septembre 2017

bibliothèque bleue

 

ineffable le bleu
un caillou d'au-delà
sur la rive là-bas

du bout de la langue
il délivre le déluge
profonde heure du chant

il est de ciel de songe
il est désir de souffle
et souffle de désir

Du 5 au 30 septembre a lieu à la médiathèque de La Ricamarie dans la Loire une exposition "une bibliothèque bleue chapitre 2" où je participe. 

 

lundi 11 septembre 2017

Hodie, dessin


braises de l'océan parfois magiques, malgré la grisaille persistante du jour, où s'ébauchent les dessins que l'on veut bien prendre la peine de regarder. à vague levée puis couchée, les arabesques suspendent l’instant, dialoguent avec le sable, jouent avec l’inclinaison, captivent la lumière rasante jusqu’à former ces dessins éphémères que traque le regard effervescent prêt à se perdre. les yeux d’os s’égarent, cherchent, ratissent l’espace provisoire, s’accrochent à cette carte intime qui se déploie à nos pieds, comme on lit un poème dans un livre que nos doigts ont ouvert au hasard et qui se balbutie sur nos lèvres reconnaissantes.

mercredi 6 septembre 2017

Hodie, passerelle


passerelles de mots, d'images où se marient des visions sur les ailes d'un matin , que l'on tente de fixer sur une page ou dans le cadre d'une photo pour tenter de dire les quelques peu qui nous tiennent debout, et ne pas oublier. solitude qui joue à nouer des liens, entre un je et un tu , entre les couleurs subtiles de nos vies , entre les charrois d’images aux éclairs de couteau qui n’en finissent pas de nourrir nos regards. être ce funambule oscillant sur son fil, semblant survoler la terre, mais ne cherchant qu’à toucher l’autre rive.

dimanche 3 septembre 2017

Un bout du pré


Toute la poésie est aux terrains vagues où ce dont personne ne croit avoir besoin partage avec tout ce qui n'a pas encore parlé, l'espace du poème. Seuls, écrit Gilles Clément, restent ces terrains vagues et le bord négligé des routes et les défaites publiques pour les herbes vagabondes chassées partout de nos jolis jardins de magazines. Seuls aujourd'hui, protègent la diversité, les jardins au ban donnés, parmi les pirates et les simples. Pendant qu'on imagine comment se partager entre états les nuages qui passent dans le ciel, au sol on répand le gazon uniforme engloutisseur de sources. Les poètes tentent comme ils peuvent de cultiver des lisières où tant de choses sont à nommer, où le vide est peuplé de rivages ignorés, d'espèces non répertoriées, où le participe futur d'aventure triomphe. Où on reste nostalgique du futur. Où on rêve d'astrophysique en épluchant ses radis. La raréfaction, nous y sommes, terre et langue, alors soignons nos terrains vagues et si décharge publique tant mieux. On jette tant de choses plus nécessaires que ce qu'on garde. Déchargeons - nous, déchargeons, ces mots sont excitants, un peu mal famés, avec le Pet d'Apollinaire et ses deux ailes comme dit en souriant Valérie Rouzeau. On prend. C'est gratuit. Ca ne prend rien c'est même donné par prendre. Comme la mayonnaise. On ne va pas toujours dire je pleure pour je pleure. On va dire qu'est-ce que c'est ce sel? Ce doit être bien important pour que les larmes et la mer recueillent l'éternité de soif d'un grain de sel ( Jabès)

Caroline Sagot Duvauroux  "un bout du pré" ( Editions Corti 2017)

jeudi 31 août 2017

Hodie, seuil

c’est le mot seuil, encore et toujours, qui frappe aux tempes du jour, avec ses lettres de solitude figées devant le i de l’imprévisible qui nous cueille, de l’illisible que nous tentons de déchiffrer ou encore de l’immarcescible étoile. être au seuil d’une nouvelle année, un projet, un rêve... ou simplement d’une journée que l’on voudrait idéale, vécue entre marche sur les chemins élus et errance entre les pages lues et relues jusqu’à l’os. seuil de soi aussi, sans fin, avec la singulière promesse que oui, aujourd’hui quelque chose va s’insinuer au cœur de l’instant et faire battre et palpiter l’intime.


mardi 29 août 2017

La vie buissonnière






Ce matin, j’ai accompli un long voyage : je suis allé au fond du jardin et j’ai revu le fleuve, les berges du fleuve, les arbres immenses, cet éclat soudain du rivage qui a surgi comme une image ancienne sortie d’un vieux tiroir, oubliée depuis des lustres, jaunie, flétrie mais toujours séduisante, de cette beauté d’un autre temps, légèrement surannée. Ont grondé aussitôt dans le silence de ce jardin, le brouhaha de la petite foule qui s’échine là-bas depuis des siècles, l’écume des eaux plissées, celle des linges que l’on lave à grand renfort de rires et de cris. Dire cette foule lasse, enthousiaste, défaite, ses ardeurs, dire mon entêtement pendant des années cheminer à travers cela, porté par le désir, l’insouciance, le pur hasard, et puisant là le meilleur de ce qui pouvait m’advenir. La fatigue et la ferveur, tout cela entremêlé, indissociable. Les routes buissonnières sont d’un enseignement inestimable.

Joel Vernet
 La vie buissonnière ( Fata Morgana 2017)

dimanche 27 août 2017

quelque part être


avant la parole 
du bord des paupières
errer dans la carte 
des frondaisons

ouvrir le jour étourdi
se tenir aux aguets
d'un galet à l'autre
de l'envol et de la fugue

laisser les clés
à l'incertain
lire entre 
les lignes





mercredi 23 août 2017

un tout petit endroit de soi

nos bras de fatigue

halés du silence des aubiers 
 
coulent vers le fond de la terre

long dialogue intérieur

une orée, une aura

un appel de l'absence 

  Cette rubrique Détourtweets comme une deuxième vie pour des messages récoltés çà et là... (merci au compte tweeter de Brigetoun !)

jeudi 17 août 2017

Décor Daguerre




Où ont disparu les battements de coeur, le souffle trop court, les cris? Les voix des voisins, des copains d'école? Les chants, les secrets résonnent-ils encore? Nos pas de 75, loin de la rue Daguerre, où s'inscrivent-ils: gravés sous la semelle? Métamorphosés en inaccessible circuit neuronal? Où passe ce qui, seconde après seconde, nous met en mouvement, nous transforme, nous constitue? Où s'en va ce qui, depuis la naissance, lie nos pensées
( nos pulsions)
( nos suppositions)
( nos hâtes)
(nos attentions)
( nos ignorances)
( nos déductions)
( nos découvertes)
( nos crispations)
( nos avancées)
( nos immersions)
( nos reculades)
( postures)
(révélations)
( nos hontes)
( nos bravades)
( toutes nos petites fictions livrées délivrées en liesse en secret) les unes aux autres?

Ce qui fait circuit, oui: à réinventer.

Anne Savelli " Décor Daguerre" ( Editions l'Attente mars 2017) 


lundi 14 août 2017

lapidaire


silhouette de pierre
sur l'eau qui se perd 
seuil d'eau où 
se lavent les mots
secrets percés d'ajours où
solide se balance un songe

jeudi 10 août 2017

sans d’autre présence que le silence

faire monter l’intense

à l'abri des rafales


regarder écouter

éveiller les ombres


frotter la langue

pour suturer le temps 


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mercredi 26 juillet 2017

Hodie, un songe





















façades fatiguées, délavées, intenses et saisissantes dans l’attente de libérer les rêves enfenestrés, visages de rouille où la mémoire superpose ses strates et cèle ses griffures, espace d'un dedans clos et secret, dépouillé de toute présence visible mais emplie de souvenirs lourds de l’incessant passage du temps. murs d'ombre et de lumière où le coeur cogne en un ressac sur la paroi , partition d'un possible encore qui s’écrirait, enduit du désir fluctuant d’être, à la face du grand silence qui recouvre les jours. des doigts à la pierre, dans les interstices, un songe se tisse bleui d’un insaisissable présent.

Photos de tableaux de Safet Zec vus dans une galerie d'art à Paris après avoir découvert l'exposition Exodus à Venise.